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TUNISIE: La Tunisie post-« printemps arabe »

En dépit de ce que pensent certains observateurs étrangers quant à la réussite garantie de l’expérience de la Tunisie post-révolution, la donne socioéconomique perçue par les analystes de ce pays détonateur du « printemps arabe » montre que le bout du tunnel reste encore loin en raison d’une économie asthmatique et d’un bras de fer indécis entre le gouvernement et la puissante centrale syndicale UGTT.

Après une première grève générale le 17 janvier, l’Union générale tunisienne du travail a programmé une seconde grève, de deux jours cette fois-ci, les 20 et 21 février prochains en signe de protestation contre l’impasse des négociations avec le gouvernement de Youssef Chahed sur des augmentations salariales dans la fonction publique.

« La situation économique actuelle est très tendue avec des indicateurs au rouge et des déséquilibres préoccupants », commente ainsi Moez Joudi, président de l’Association tunisienne de gouvernance (ATG). « La croissance reste molle : on a enregistré en 2018 un taux de croissance du PIB de l’ordre de 2,6%, une croissance qui provient essentiellement du secteur agricole et de l’activité touristique avec une légère reprise au niveau des activités manufacturées », note-t-il. 

Dans une interview accordée à AfriqueDiplo, l’analyste politique, Professeur Guylain Gustave Moke, souligne que l’année 2018 « a été marquée par une inflation record qui s’est située à 7,6%, impactant ainsi le pouvoir d’achat des Tunisiens et détériorant encore plus la valeur du dinar ».

Il ajoute que le déficit commercial s’est creusé en 2018 pour atteindre un niveau record et alarmant de 19 milliards de dinars (6,3 milliards de dollars). « L’endettement ne cesse de croître et se situe aujourd’hui aux alentours des 72% du PIB », alors que « l’accroissement de la masse salariale dans le secteur public est un facteur aggravant, notamment au niveau de l’inflation, de l’endettement et du déficit budgétaire », selon lui.

En effet, la masse salariale est actuellement de 16,4 milliards de dinars (environ 5,4 milliards de dollars) et le déficit budgétaire a régressé grâce au développement des recettes fiscales. En 2018, le déficit budgétaire a été donc de 4,9% avec des objectifs de baisse encore en 2019 et 2020.

Evoquant le bras de fer entre le gouvernement et l’UGTT, le politologue Sabri Zghidi pense que cette impasse ne concerne pas uniquement l’actuel gouvernement, mais qu’elle a aussi touché « tous les gouvernements post-révolutionnaires, car ils n’avaient aucune vision économique ou sociale ».

En fait, a-t-il dit, les gouvernements qui se sont succédés au pouvoir depuis 2011 « n’ont pas d’orientations économiques et sociales qui tiennent compte des exigences de la révolution aspirant à un développement juste et des solutions réalistes au chômage ». Cependant, selon lui, « les orientations étaient en concordance avec les diktats des donateurs mondiaux, dont le FMI ».

Aux yeux d’un autre analyste politique, Aymen Zammali, « l’UGTT fait partie de l’équation politique en Tunisie : elle a toujours été présente, preuve en est sa contribution dans la conception et, plus tard, la réussite du premier accord politique de Carthage donnant naissance au gouvernement de Chahed ».

Aujourd’hui, l’UGTT « déclare clairement qu’elle est mécontente des résultats accomplis par Youssef Chahed. La centrale syndicale a même menacé de participer au processus électoral de 2019 s’il n’existait aucun parti capable de diriger le pays ».

La grève générale du 17 janvier « est venue au moment où la Tunisie a besoin d’un nouveau souffle et d’une relance économique avec la mise en œuvre des réformes de la fonction et des entreprises publiques, des caisses sociales et de la caisse de compensation », commente Guylain Gustave Moke.

Mais, met-il en garde, « la détérioration du climat social ainsi que les conflits ouverts entre le gouvernement et l’UGTT entravent la bonne marche du pays et ébranlent la confiance des opérateurs économiques : cette grève générale a provoqué des pertes directes estimées entre 50% et 70% du PIB et des pertes indirectes se traduisant au niveau de l’image de la Tunisie et de la confiance des investisseurs ».

S’agissant de la grève prévue les 20 et 21 février, il pense qu’elle n’aura pas lieu. « Ni le gouvernement ni l’UGTT n’ont intérêt à aller vers cette grève qui entraînera des pertes insupportables, outre la crise politique qui s’amplifiera et qui compromettrait même la bonne organisation des élections » législatives en octobre et présidentielle en décembre.

Interrogé sur des issues possibles au violent  » tourbillon  » socioéconomique qui risque de balayer la Tunisie, Guylain Gustave Moke estime que le pays a besoin, plus que jamais de stabilité, de vision mais surtout d’un « plan de sauvetage » et d’un engagement clair de la part des différentes parties prenantes « pour arrêter l’hémorragie et assurer une reprise salvatrice ».

Ce plan de sauvetage pourrait comprendre cinq axes majeurs, dit-il : « Reprendre la confiance des opérateurs; arrêter l’hémorragie des déficits publics; réaliser les réformes; relancer la croissance par l’investissement public et une politique de grands projets et, finalement, lutter contre l’économie parallèle et instaurer des règles de bonne gouvernance et de transparence dans la vie économique ».

Dans ce modèle émergent de transition, unique en son genre dans la région africaine, moyen-orientale et arabo-musulmane, Sabri Zghidi juge « naturel que les tensions sociales affectent la scène politique, qui est déjà pourrie par la querelle partisane ayant marqué la course aux élections de 2019, outre le gel des organes constitutionnels et des conflits qualifiés de combats de coqs ou d’adolescence politique « .

Mais il se dit « fermement convaincu que la transition et l’expérience démocratiques en Tunisie, dont nous sommes fiers depuis longtemps, font maintenant l’objet d’une menace en raison du mépris des autorités politiques pour les avantages sociaux à transformer la voie du développement de manière plus équitable et à ne pas lutter contre la corruption « .

Il y a quelques jours, la mosaïque des blocs parlementaires au sein de l’Assemblée des représentants du peuple (Parlement) s’est modifiée puisque le parti présidentiel Nida Tounes (majoritaire, au pouvoir) a cédé sa deuxième place à la Coalition nationale, un bloc qualifié de noyau d’un futur parti politique devant être chapeauté par Youssef Chahed.

Pour l’analyste Aymen Zammali, ce nouveau parti « devient une réalité, ou presque (…) Toutes les nouvelles confirment que les préparatifs sont en cours pour le lancement de ce projet politique et pourraient être annoncés dans les prochaines semaines ».

« Youssef Chahed devient désormais très ambitieux et cherche une certaine couverture politique qui devrait constituer une machine électorale capable de lui offrir une réascension au pouvoir via les urnes, cette fois », conclut-il.

AfriqueDiplo

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