Le nouveau président de la RDC (République démocratique du Congo) pourrait être investi jeudi au palais de la nation. La cérémonie se tiendra en présence d’une dizaine de chefs d’Etat africains.

Le lieu et la date de la cérémonie ont fait l’objet des discussions entre l’équipe du président entrant et celle du président sortant. la France et les Etats-Unis seront représentés à la cérémonie par leurs ambassadeurs. Cette passation de pouvoir civilisée et pacifique continue de diviser l’opinion publique congolaise: les uns, le camp Fayulu, ne reconnaissent toujours pas les resultats et les autres, le camp Tshisekedi, jubile.

Interrogé par la rédaction locale d’AfriqueDiplo, l’analyste politique et politologue congolais, Mr Guylain Gustave Moke expose ”le pourquoi” les élections ont toujours suscité un débat au sein de la société congolaise, à des polémiques, ou encore des remises en question. D’une envergure locale à une envergure internationale, que pouvons-nous apprendre sur les élections en RDC et le continent noir.

Analyste Politique et Politologue Congolais

La victoire Tshisekdi marque la première transmission pacifique du pouvoir d’un président à l’autre, et à fortiori de la première alternance. Visionnez-vous l’avenir avec optimisme ?

Dans la forme, la superficialité de choses, je concède qu’il apparait toute une première, symboliquement euphorique, mais dans la prescience des réalités réfléchies, il y a un grand risque de faire un pas en avant deux pas en arrière. Je vais élucider mes propos :

D’une part, contrairement à l’opinion du milieu que Kabila, la main au cœur, a craché le morceau par une sorte de contrition, conscience, patriotisme, la réalité reste que Tshisekedi fait le lit de Kabila depuis 2015. Ses proches l’avouent à demi-mots.

D’autre part, la menace d’importantes sanctions américaines, la pression extérieure (avec la Communauté Internationale) et intérieure (avec l’église catholique et le peuple), l’amnistie et privilèges que la nouvelle loi sur le statut des anciens chefs de l’Etat élu, des guerres intestines au sein de la majorité présidentielle, tous ces facteurs ont forcé la main de Kabila à respecter la constitution. Kabila continuera à tirer les ficelles. Je crains que ça soit une transition à la Poutine : Poutine-Medvedev- Medvedev-Poutine. Il y a de fortes chances que Kabila se recycle à 2023.

Ne croyez-vous pas aux propos sincères de Felix Tshisekedi : ‘’ ce n’est pas une victoire d’un camp contre l’autre camp’’, ‘’ travailler ensemble pour un état de droit’’ ?

Bien entendu, il a certes les bonnes intentions, mais on ne construit pas un pays avec les intentions folkloriques, fantaisistes, anecdotiques. Ces propos ne valident que son inexpérience, en anathématisant le réel : ce faisant, il dessine le corpus de la doxa officielle, mouvante et évolutive, une forme de progressisme mou.

Au départ, il règnera mais il ne gouvernera pas. Son pouvoir sera partagé avec la majorité présidentielle. Cette majorité présidentielle contrôlera le parlement. L’emprise des démons du passée de Kabila sur lui, les abus de droit de l’homme à la plus grande échelle,  une économie de fantôme, l’armée et la police loyales et contrôlées par son prédécesseur, pèseront lourdement sur sa posture. Il est complètement damné. Ses 100 jours démasqueront ses vraies couleurs.

Le peuple congolais qui l’a voté, ne partage pas votre avis. Tendez-vous à dire que le système congolais, dans lequel Tshisekedi est élu président, est mu par une inconscience qui serait la négation du progrès dont il promet ?

Tshisekedi marchande son fantasme, son idéologie, portée par son orgueil d’ignorance, à travers ses anecdotes personnelles. La réception de ces mots vides est partagée. J’ai traqué le ‘’off’’ des électeurs, leurs confidences hors du public, sur la dégradation de leurs vies, directement en lien avec la pression du prisme idéologique, les uns se plaignent déjà. Une sorte de dépression collective s’installe. Les autres jubilent, ils voient en Tshisekedi le messie promis. Curieusement, ces deux parties vont parti de l’opposition. Ce paradoxe est exactement le noyau du problème congolais : la démocratie culturelle radicale menace de ruiner la démocratie politique.

Je voudrais ici démontrer l’existence d’une sociolecte politique, en pointant le glissement qui conduit de l’absence de réflexion de la masse sur les anecdotes  des politiciens, (dans le cas présent de Tshisekedi), à l’imprégnation idéologique. C’est cette imprégnation qui est au cœur de mon analyse pour justement montrer que le fantasme politique de Tshisekdi est porté par une vision du monde qui préexiste à l’observation du réel, parallèlement cette manière de peintre les choses, séduit la masse.

Je comprends à travers votre analyse qu’une franche de l’opposition, le camp Fayulu, se plaignait déjà de la décision du Cour. Pourquoi ont-ils du mal à respecter la règle du jeu, il y a toujours un perdant et un gagnant ?

Quoi qu’il en soit, rien ne va changer. C’est fini, balayé, oublié. Tshisekedi est le Président élu. Néanmoins, ils ont bonnement raison de mordre les dents.

Le respect de la règle du jeu, perdant-gagnant est une hypocrisie. Je pense aux formules à la mode ‘’ au nom de l’intérêt  national, je respecte la décision du Cour’’ ou ‘’ Je respecte le résultat du scrutin’’. On approuve ou on désapprouve la réalité mais, dans le premier cas, on n’a pas les moyens rhétoriques de le défendre, dans le second on ne veut même pas se donner la peine de le contrer. La discussion et la volonté de convaincre, de dévoiler, de valoriser  et démocratiser le scrutin, n’ont plus de raison d’être.

Ce genre du ‘’respect de la règle du jeu, perdant-gagnant, est en soi l’uniformisme qui dissimule le vrai visage derrière la dictature du ‘’respect, patriotisme, un bon perdant et j’en passe’’. C’est insultant.

Martin Fayulu parle du ‘’putsch électoral’’, d’un complot étatique. Il y va-t-il eu lieu un putsch électoral dans ce scrutin présidentiel ?

Les élections en RDC, tout comme en Afrique, sont toujours le fruit du complotisme réel ou irréel : 2006, 2011 et 2018, on continue à chanter haut et fort cette mélodie.

J’ai personnellement des raisons de penser qu’il y a eu bel et bien un putsch électoral. Pour ma part, je dirais qu’il y a un grand retour d’irréel, dans un contexte où les résultats du scrutin ont permis de passer sous silence ce pacte politique : Kabila-Tshisekedi. Une présidentielle à la roulette Russe. Permettez-moi Madame Morel de récuser l’invitation d’élaborer, élucider mes propos. Le temps nous enseignera.

Rires….Je comprends parfaitement votre ‘’sensitivité’’. Pourquoi et comment, d’après vos analyses, le recours de Fayulu a pu échoué à impressionner les juges de la Cour?

Le recours du camp Fayulu portait sur deux aspects : l’annulation des résultats provisoires proclamés par la CENI et le recomptage des voix,

Dans un premier temps, l’argument de l’annulation des résultats provisoires de la présidentielle semblait donner espoir car les données, attribuées à la CENI, par l’intermédiaire d’un lanceur d’alerte, et à l’Église, montraient que M. Fayulu a obtenu entre 59,4% et 62,8% des voix. Dans le premier cas, elles porteraient sur 86% des suffrages exprimés, et dans le second 43%.  En absence de des procès-verbaux  du scrutin pour enlever les doutes, (la CENI ne les a pas transmis à la Cour) la Cour déclare le recours irrecevable.

Parlons-en du recomptage des voix. Là aussi il y a anguille sous roche. Selon la loi électorale, le recomptage des voix constituait une mesure extraordinaire, qui relève de la discrétion du juge.  Qui est plus, les neuf juges de la Cour Constitutionnelle sont largement considérés comme acquis à M. Kabila. Plusieurs sont ses anciens alliés politiques, comme son ex-conseiller juridique Norbert Nkulu Kilombo. Le président de la Cour, Benoît Luamba Bindu, est aussi l’un de ses proches.

Au-delà de la forme,  ce recours perturbait déjà la donne et traduisait une malaise politique et stratégique, encore moins une vacuité idéologique : l’annulation ou le recomptage retournerait le processus électoral au point zéro : de nouveau scrutin et Kabila reste en fonction.

Pourquoi alors faire un recours dans ce sens ?

Le camp Fayulu ne se fait pas d’illusion sur l’impartialité de la Cour, mais rêver sans trop y croire d’un scénario kényan. En 2017, la Cour suprême kényane avait invalidé le résultat de l’élection présidentielle, une première en Afrique.

L’Union Africaine entérine la victoire de Tshisekedi. Fayulu s’auto proclame. Quelle lecture faites-vous de la volte –face de l’Union Africaine et la déclaration d’auto-proclamation de Fayulu ?

La main de l’Union Africaine a été tordue par le refus du gouvernement congolais a suspendre les résultats électoraux entachés de sérieux doutes. C’était un désaveu à l’injonction de l’Union Africaine. L’Union Africaine, tout comme la Communauté Internationale, est limitée du scope de son ingérence de par sa résolution de prévention de conflit 1993, qui est en fait une expression pratique à privilégier et promouvoir la paix et stabilité.

La déclaration réactionnaire de Fayulu de s’autoproclamer est : Primo, contraire au pacte républicain qui le lie avec le processus électoral. Secundo, elle pourrait potentiellement perturber l’opinion publique. C’est du déjà vu, on se rappellerait bien d’Etienne Tshisekedi auto-proclamation en 2011. Tertio, elle risquerait de l’isoler : Cette possibilité se dessine en horizon : Certaines fractions de ‘’Lamuka’’ se rapprochent dorénavant à Tshisekedi : AR- RDC, Le Rassemblement…

Martin Fayulu demande à la communauté internationale de ne pas reconnaître la décision de la Cour. Quelle devrait être la ligne de conduite de la communauté internationale, qui le sait bien que ces résultats sont douteux ?

La RDC est protégée de toute ingérence étrangère par les Articles 7 et 8 de la charte de l’ONU, dont elle est membre. L’Article 7 évoque le concept de la souveraineté comme l’ensemble des droits et attributs qu’un Etat possède sur son territoire, à l’exclusion de tous les autres Etats, ainsi que dans ses relations avec d’autres Etats.

La souveraineté de la RDC (son pouvoir illimite et absolu au sein d’une juridiction) exige donc que la Communauté Internationale, l’Union Africaine, respecte sa taille politique, sa personnalité juridique dans ses relations avec elles, en s’abstenant d’intervenir  dans les affaires intérieures de celle-ci.

Dans le cas où la Communauté Internationale interviendrait, elle ne pourrait le faire qu’à travers un mécanisme régional : L’Union Africaine, Article 8 de la charte de l’ONU. Des lors que l’Union Africaine rétropédale de ses injonctions et visiblement danse avec Tshisekedi, c’est la fin de l’histoire.

Quelles leçons dégagerez-vous de cette présidentielle : deux opposants se bataillent le morceau, divisent l’opposition, et le peuple pris en sandwich entre deux opinions ? Quelle leçon le continent noir retiendra-il de la présidentielle 2018 en RDC?

Dans une optique Africaine, la présidentielle de 2018 confirme un fait probant : des élections libres et crédibles en Afrique demeurent rares. (Le Ghana et le Botswana sont des bons élevés en la matière et Kenya, Congo-Brazzaville, Gabon, la RDC font la queue de mauvais élevés.) Les raisons sont légions : Les Etats Africains (les mauvais élevés) ne cherchent pas l’intérêt général mais plus tôt des hommes d’Etat, qui se préoccupent en premier lieu de leur intérêt, (recherche du pouvoir) et les règles du jeu qui garantissent le bon fonctionnement ne sont pas respectées (le respect du droit de vote, du droit d’éligibilité).

Dans une vision strictement congolaise, bien que l’opposition soit représentée dans la présidentielle de 2018, par le billet du candidat Martin Fayulu, elle ne pourrait s’approprier totalement du fruit de sa campagne électorale dans la mesure où la CENI avait déjà ses résultats avant même le vote. On constate visiblement les résultats gonflés dans les zones partisanes du candidat Tshisekedi et les résultats dégraissés dans les zones de Fayulu.

La Cour, de son côté, s’est contentée de centraliser et de confirmer les résultats sans aller au fond. L’Independence de la Cour est limitée: l’absence d’Etat de droit, et de séparation des pouvoirs, font défaut. La Cour en RDC est dépendante du pouvoir.

En conséquent, la prévention de la constatation électorale, la réhabilitation de la démocratie en RDC doivent passer par une réforme institutionnelle visant l’instauration et la consolidation de l’Etat de droit, de la justice et l’amélioration de la transparence de manière à protéger les droits de vote des électeurs. C’est ce que Tshisekedi promet de faire, mais je ne vois pas comment va-t-il y arriver dans un quinquennat avec l’ombre de Kabila.

Je vous en remercie beaucoup Mr Gustave Moke de vos analyses pertinentes. Un mot de la fin pour terminer cette interview ?

Je vous en prie Madame Morel. Mes vœux les meilleurs à vous et aux lecteurs de l’AfriqueDiplo et mes félicitations au Président : Tshisekedi.

Propos recueillis par Sandrine Morel, Journaliste Ecrivain à AfriqueDiplo

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